Articles – Collections et compétitions |
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Dans le chapitre d’amours impossibles il y’avait Suzanne, moitié mexicaine, moitié indienne Navajo, et complètement insondable. De plus, c’était la petite amie de mon meilleur copain. Je l’admirais, donc, avec détachement. Ils sont repartis trop vite, lui chez lui à Chicago, et elle, à moins qu’il n’ait pu l’empêcher, chose qui me semble impossible, au Nicaragua, où elle allait travailler, c’est à dire se battre, dans les communautés indigènes qui à l’époque était la cible des attaques des forces anticommunistes appuyées par la CIA. Je l’avais presque oubliée quand, bien d’années plus tard, j’ai vu le film Carla’s Song de Ken Loach. C’était elle, ou presque. Une détermination inébranlable, un courage terrifiant, et une beauté extrême, pur, sauvage. Des êtres comme cela je n’ai connu que très peu dans ma vie (des petites brunes, toutes…coïncidence, sûrement). Grand intolérant que je suis, j’éprouve une réaction qui varie entre perplexité et irritation face à certains comportements qui me sont étrangers. Les collectionneurs, par exemple, je n’ai jamais pu les comprendre. D’accord, je possède beaucoup de CDs et de livres, mais en définitif c’est leur contenu culturel et intellectuel qui m’intéresse, et certainement pas les objets en soi. La collection pour la collection m’avait toujours semblé malsaine, psychologiquement parlant. Parmi les nombreuses divisions possibles noires et blanches du monde figurait celle entre collectionneurs et non-collectionneurs. Bien rangé parmi les derniers j’avais du mal à me voir lier d’amitié avec un membre des premiers. Mais comme bien d’autres, au fil des années, ce petit schéma simpliste devait s’écrouler un jour…le jour où j’appris que Suzanne collectionnait les timbres postaux. Autre de mes intolérances, aujourd’hui, c’est la compétition. Mais là c’est plus grave, car je sais que mon refus radical de la compétition m’isole de la plus grande partie de l’humanité. Je me rappelle le soir où la France a gagné la Coupe du monde de football : en voiture à Toulouse parmi les foules criantes et klaxonnantes, j’ai eu la sensation déconcertante d’appartenir à une autre espèce. Comme si j’avais atterri sur une autre planète, peuplée d’êtres de comportement inexplicable et sûrement dangereux. L’esprit de compétition m’a toujours été incompréhensible. Écolier, j’attirais régulièrement la colère de mes coéquipiers à cause de mon incapacité innée de saisir l’importance de courir plus vite ou de frapper un ballon plus fort que le voisin. Tellement l’esprit de compétition est ancré dans la culture humaine qu’on l’inculque aux enfants depuis le plus jeune âge. L’incapacité de l’acquérir est considérée une tare, surtout chez les garçons, un peu comme le bégayement, l’illettrisme, la surdité ou l’autisme. Décidément, j’étais un handicapé, un mutant. Mais arrivé à l’âge de me rendre compte que les mutants ont parfois raison et la majorité souvent tort, je commençai à accepter mon handicap, voire à lui trouver des justifications. Des interrogations poussées m’amènent à la conclusion que, malgré le bombardement de sportifs, économistes, philosophes, pédagogues et politiciens, la compétition est irréductiblement néfaste. En économie on l’encourage en prétendant que la compétition commerciale apporte aux consommateurs des choix plus larges et des prix plus bas. Faux ! Au lieu de favoriser le partage efficace des ressources et des connaissances, un système compétitif les éparpille parmi plusieurs équipes travaillant indépendamment en secret, obsédées par la nécessité économique de battre les autres ; la véritable utilité du produit devient tout à fait secondaire. Confronté à ces arguments incontestables, l’économiste répond toujours, « oui, mais c’est le meilleur système qu’on a trouvé jusqu’au présent ». Peut-être. Et avant d’inventer les chiffres, la meilleure façon de compter les moutons c’était d’amasser des cailloux : un caillou égal un mouton. L’énorme différence étant que la société des amasseurs de cailloux n’était pas verrouillée dans une idéologie qui l’empêchait d’avancer vers des méthodes plus efficaces, tandis que la société d’aujourd’hui est dévouée d’une manière fondamentaliste au culte de la concurrence. Le culte de la concurrence irrigue tous les tissus de la société, en commençant à l’école maternelle, où on apprend très vite que l’important ce n’est pas de faire les choses bien, selon ses capacités, mais de faire plus vite ou plus grand que ses copains. Dès qu’il sait écouter, les premiers messages que reçoit l’enfant concernent son positionnement par rapport à ses paires. Il est seizième en français et dernier en maths. Et ce profil le définit aussi précisément que les caractéristiques techniques d’un appareil électronique. Mais tandis qu’un appareil électronique possède une configuration immuable, le cerveau d’un jeune enfant possède une plasticité incroyable. Ses connaissances, sa personnalité et ses rapports avec le monde se construisent pendant les premières années de sa vie. Même un adulte, si vous lui dites constamment qu’il est fort en mécanique et nulle en philosophie, il va en très grande partie réaliser ces attentes. Il va se consacrer naturellement aux domaines où ses compétences semblent être appréciées et laisser de côté ceux où elles semblent ne pas l’être. Et ce, même si les appréciations sont fausses. Alors imaginez un enfant se développant plus lentement que ses paires. Puisqu’il est systématiquement sous valorisé, il va systématiquement s’adapter aux attentes extrêmement basses que ses instituteurs ont de lui, et il ne réalisera jamais son véritable potentiel. Son développement sera effectivement arrêté. Encore une fois, un énorme et très triste gaspillage. Et cette fois-ci, il n’y a même pas l’excuse que « c’est le meilleur système qu’on connaît ». Rien de plus facile que de supprimer la mesure de l’immesurable à l’école : plus de notes, plus d’appréciations comparatives, chacun travaillant à son propre rythme, avec l’accent sur le dépassement de soi au lieu du dépassement de l’autre. Dans les années 30, les ambitions de l’extrême droite européenne étaient appuyées par une interprétation tordue des théories de Darwin : puisque le moteur de l’évolution biologique n’était autre que la « concurrence » entre les espèces et entre les membres d’une même espèce, ce même modèle —la survie du plus fort— devrait s’appliquer à la société humaine. Plus de place, donc, pour les races supposées « inférieures », ni pour les handicapés. Ni pour les moins intelligents, en théorie. Sauf que cette interprétation politisée de la théorie de l’évolution s’avère particulièrement stupide elle-même. Et pourtant, un bonne demi-siècle après la défaite de Hitler, les hommes politiques de presque toutes les persuasions continuent à prôner la compétition sociale comme quelque chose de « naturelle ». Faux ! Pour trois raisons essentielles : l’évolution biologique est mécanique, lent et aveugle, tandis que l’évolution culturelle est consciente, rapide et ciblée. Premier, la « concurrence » sensée être moteur de l’évolution biologique est parfaitement mécanique. Aucun individu d’aucune espèce autre qu’humaine n’essaie sciemment à aucun moment de faire plus vite ou plus fort que son voisin. Tout ce qui compte c’est l’accès aux ressources : nourriture, eau, protection, reproduction. Si le processus est effectivement compétitif, c’est par accident. Lors d’une abondance de ressources, la question de compétition ne se pose même pas. La concurrence est le résultat de la recherche de ressources, et non pas la cause. Chaque individu est motivé par sa propre survie, ou plus précisément par la survie de ses gênes par la reproduction. Dans certaines circonstances cette force motrice amène à des situations concurrentielles, entraînant mécaniquement au succès reproducteur des « plus forts » et la disparition des gênes les « plus faibles ». Mais le moteur c’est bien le besoin de la reproduction et jamais la compétition en soi. Souvent j’entends dire, pour justifier la pratique, à mon avis abominable, de la course des chevaux, que les chevaux « font la course » entre eux, naturellement. C’est parfaitement faux ! Le galop collectif de fuite c’est un emballement, oui, mais d’aucune manière une course. Pour un cheval, il n’y aucune satisfaction, ni même récompense, à arriver le premier. La notion consciente de « gagner » est exclusivement humaine. C’est une notion culturelle et non pas biologique. Elle n’existe pas du tout dans la nature. Deuxième, l’évolution biologique s’opère sur des périodes incroyablement longues, tandis que l’évolution culturelle est très rapide. L’émergence d’un changement biologique par le processus compétitif de la sélection naturelle est extrêmement lente : les éléphants d’aujourd’hui sont les mêmes qu’il y a mille ans, et, en termes de biologie pure, les êtres humains aussi. Mais si les humains restent biologiquement inchangés, la société humaine a changé beaucoup. Par exemple, certains pratiques considérées normaux dans un passé très récent nous semblent aberrants aujourd’hui : la torture des animaux pour le plaisir, l’esclavage, l’exclusion des femmes du processus démocratique… Troisième, l’évolution biologique est aveugle. Elle n’amène nul part. Les changements s’opèrent par mutation aléatoire. Il n’y a aucun sens, aucune orientation. L’évolution culturelle, au contraire, cherche le progrès. Et malgré les problèmes de la société actuelle, nous devons reconnaître que la tendance est globalement positive. Bien sûr, il y a des périodes plus positives que d’autres, et même des périodes où l’humanité semble faire marche arrière. À mon avis, nous traversons actuellement une période de régression, justement à cause de la poursuite fondamentaliste de la compétition entre les hommes, au détriment de la coopération. Mais puisque cette poursuite est logiquement et intellectuellement intenable, j’ai confiance qu’on verra un redressement d’ici peu. Si la compétition exerce son pouvoir calamiteux dans tous les domaines, c’est dans le monde des chevaux que le phénomène m’interpelle le plus au niveau personnel. Pour moi, le cheval a été une découverte extraordinaire. Scientifique, habitué à résoudre les problèmes par le raisonnement, j’ai été émerveillé de découvrir que la logique ne fonctionne point à cheval. Il a fallu que je trouve autre chose, dont la nature exacte m’échappe toujours, et que je crois n’être saisissable que partiellement au mieux. Professionnel de la communication, me voici face à une situation où le langage est devenu parfaitement inutile. Une situation qui exige une communication infiniment plus subtile, plus complexe et plus mystérieux. Qui m’oblige à puiser dans le plus profond de moi-même, jusqu’à la racine qui lie mon âme à celui de l’univers. Si j’aime tellement parler du « cheval magique », c’est parce que, pour moi, la communication avec le cheval, incroyablement difficile, un défi interminable mais ô combien épanouissant, m’ouvre une petite fenêtre sur des phénomènes que je suis tenté de qualifier de « mystiques », car impossibles à expliquer en termes rationnels. C’est un peu comme la musique, mais en plus complet. Comme la danse, peut-être, mais plus profond, car le langage corporel de la danse est spécifiquement humain, tandis dans la communication avec le cheval il a forcement quelque chose d’universel, de transcendantal. Et puis quoi dire des résultats extraordinaires de l’équithérapie, par laquelle le simple contact avec le cheval guérit des blessures psychologiques réfractaires à tout traitement classique ? Non, je n’ai pas d’hésitation à employer des mots comme « magique » et « mystique » ; même si j’admets que la science puisse, un jour, offrir des explications pour ses phénomènes, je leur revendique quand-même la qualité de « magique » par vertu du fait qu’ils ne sont pas saisissables par la manipulation consciente logique. Encore une fois, c’est comme la musique ou la danse, mais en plus fort. Ayant cette conception de la relation homme-cheval, il est clair que je trouve désastreux la situation actuelle du monde du cheval aujourd’hui. Que propose-t-on aux jeunes attirés par la promesse de la magie équestre ? Par pur manque d’imagination, dans l’immense majorité des cas on propose tout simplement de rabaisser cet immense et bouleversant mystère au niveau d’un malheureux concours pour voir qui saute le plus haut or court le plus vite. C’est monstrueux ! Imaginons un peuple qui ignore complètement la musique. Un jour, quelqu’un trouve un violon ? Allez…un Stradivarius disons. Ils le regardent, ils l’étudient pendant tout le printemps et l’été. Des mois passés à essayer de deviner à quoi l’étrange objet puisse servir. Puis arrive l’hiver, et comme il fait froid, ils trouvent la solution : jamais du bois n’a aussi bien brûlé sur la cheminée ! Pour moi, l’utilisation du cheval à des fins sportifs revient à la même chose à peu près. Oui, le cheval sait sauter et courir. Mais ne voir que le saut et la course c’est passer complètement à côté de l’essentiel. Nous voilà devant le cœur du problème de la compétition : elle nous empêche de voir l’essentiel. Qui dit compétition dit mesure, que ce soit à l’aide du mètre ou du chronomètre. Dans l’économie, on cherche à équilibrer les comptes sans jamais se rendre compte que l’essentiel —la qualité de vie, la santé, le bien-être, le futur des enfants— refuse obstinément à rentrer dans le tableur. Dans l’éducation, on mesure le calibre d’un enfant en termes des connaissances superficielles et étroites, sans jamais considérer l’essentiel, immesurable : la gentillesse, l’honnêteté, la compassion, l’intégrité. Et les écuries hébergent des êtres fabuleux, capables de nous enseigner les secrets de l’équilibre dans toutes ses formes, les mystères profonds de l’univers. Mais dans l’immense stupidité humaine on se restreint à mesurer lequel saute le plus haut, et lequel court le plus vite. C’est bien pire que de brûler les instruments de musique. Je ne cesserai, donc, probablement jamais à dire que l’équitation n’est pas un sport mais un art. Mais il y a juste une chose qui me perturbe. Un petit grain de sable dans mon analyse. C’est que beaucoup des cavaliers et d’artistes que j’admire se sentent parfaitement à l’aise à l’hippodrome ou le concours de saut d’obstacles, en commençant, par le haut, par Bartabas ou Jérôme Garcin. J’ignore s’ils font la collection des timbres postaux. |
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